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Kim Ki-duk ou la necessite d'exister



KIM KI-DUK
OU LA NECESSITE D'EXISTER

Si KIM Ki-duk et ses films aussi étranges que fascinants n'existaient
pas, il faudrait les inventer d'urgence ! C'est que le cinéaste coréen
(45 ans au 1er janvier prochain) a su s'imposer en quelques années comme
un des réalisateurs les plus originaux et passionnants au monde.

Boulimique et rapide (SAMARIA tourné en 10 jours !), Kim Ki-duk,
"l'enfant terrible" du cinéma coréen, creuse un sillon irrigué à la
violence, à la poésie, au sexe, à l'Amour, à la solitude, à l'audace et
à un sens visuel et esthétique étonnant.

Devant ses films, le spectateur se retrouve bien souvent aussi
déconcerté que perturbé. Les scènes les plus dramatiques à la violence
souvent insoutenable sont traversées d'incongruités gonflées à l'humour
le plus absurde. Surtout, ce spectateur doit apprendre à laisser au
vestiaire ses stéréotypes moraux et ses jugements tout prêts à être
rendus. Il lui faut accepter de ne pas comprendre afin de mieux regarder
et de mieux écouter, bref de se donner les meilleures conditions pour...
mieux comprendre !
Kim Ki-duk aime à répéter que s'il fait du cinéma c'est justement pour
passer "derrière" les faits et les actes les plus incompréhensibles,
pour descendre dans ces psychés qui lui échappent. Confondre le cinéaste
avec ses créatures les plus repoussantes (on pense au personnage
principal du terrible BAD GUY) constituerait une grossière erreur. Kim
Ki-duk serait donc une sorte d'entomologiste, penché avec curiosité sur
les comportements les plus "scandaleux" des misérables insectes que nous
sommes.
Mais s'il y a violence et moult comportements scabreux dans le monde (le
nôtre !)dépeint par Kim Ki-duk, l'Amour, lui, ne se décline pas aux
abonnés absents. L'Amour sous toutes ses formes, dans toutes ses
vérités, c'est à dire où les frontières entre Bien et Mal n'existent
plus, où la morale, sans disparaître (bien au contraire)se retrouve
malmenée, renversée, auscultée sous tous les angles, contestée avant de
ressurgir, débarrassée de tout cliché.

Clairement, Kim Ki-duk se positionne du côté de la Vie, celle qui tâche,
qui fait mal, qui fait pousser les bleus à l'âme et au corps et se
teinte de sang plus souvent qu'on ne le voudrait. Mais une Vie gonflée
d'énergie, d'actes fous lancés dans l'espoir souvent désespéré de
vaincre la solitude, de regards tournés vers l'autre. D'Amour. Chez Kim
Ki-duk, l'Amour se retrouve au centre de tout : "Même si l'amour
dramatique se transforme vite en obsession et tourne à une colère qui
nous étouffe et nous refoule, il renferme parfois une énergie assez
forte pour nous maintenir en vie". Qu'on n'en tire pas pour autant la
conclusion hâtive que la violence se trouverait exonérée pour cause
d'amour chez le compatriote de Im Kwon-taek. La violence est juste
montrée dans toute sa brutalité, pour ce qu'elle est : la conséquence
d'une frustration intense, d'un désir impossible à exprimer autrement
que par une rage animale.
Le film L'ÎLE (le qualifier de chef d'oeuvre ne me semble pas exagéré)
exprime parfaitement ce point de vue, résumé par Kim Ki-duk lui-même :
"Même si les gens peuvent toucher aux plus extrêmes émotions, ils
peuvent difficilement les exprimer à l'intérieur du cadre qu'on nomme
société. L'île est l'endroit auquel nous aspirons tous. L'île pour un
homme est une femme, et pour une femme elle est un homme." Mais avant
d'aborder à cette île ou de pouvoir y faire son nid, l'homme ou la femme
doit se débarrasser de ses réflexes et de ses pulsions les plus
primaires. Et ça ne va pas tout seul. Chez Kim Ki-duk, le chemin n'est
jamais pavé de roses mais plutôt d'épines. Ce n'est qu'en descendant au
plus profond de sa nature mi-humaine mi-animale que l'homme arrivera
(peut-être, car rien n'est jamais acquis) à rebondir et atteindre un
état de quiétude alors tout proche du bonheur. Voilà tout le sujet du
superbe PRINTEMPS, ETE, AUTOMNE, HIVER... ET PRINTEMPS, film empreint
d'une religiosité oecuménique, même si le poids du bouddhisme semble
l'emporter au final chez ce Coréen chrétien/protestant.

SAMARIA ("La Samaritaine") synthétise tout cela et porte à son paroxysme
cette science (ce génie ?)pour fondre en un seul mouvement violence et
douceur, Mort et Amour (dans une approche totalement a-romantique),
exposition crue et tendre pudeur.
Heureusement pour nous, Kim Ki-duk et ses films existent !

Philippe Serve

Filmo de Kim Ki-duk : Le Crocodile, Animaux sauvages (96), Birdcage
Inn(98), L'Île, Real Fiction (00), Adresse inconnue, Bad Guy (01), The
Coast Guard (02), Printemps, Ete, Automne, Hiver... et Printemps (03),
Samaria (04).

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